Voici un livre bienvenu, qui arrive fort à propos. Comment penser la paix face à la
multiplication des conflits jusqu’aux portes de l’Europe, la guerre “en morceaux”,
insaisissable, cachée, source d'une angoisse qui trouble nos esprits dans le temps
présent, menace indistincte pesant sur nos destins ? Au long des six chapitres, le
philosophe jésuite, Paul Valadier, professeur émérite au Centre Sèvres, conjugue
géopolitique, philosophie, psychologie et spiritualité pour nous frayer un rude itinéraire : “la
paix s’éprouve et se prouve dans l’épreuve”.
Edition Loyola
Après le carnage des deux guerres mondiales qui a fait naître la nécessité de mettre en
place une alliance, l’OTAN, Paul Valadier parle de notre temps comme celui d’une “paix hybride”, indéfinissable : s’il n’y a
pas mobilisation générale, pour autant la sérénité n’est pas établie entre peuples, entre nations, voire entre individus avec
la désinformation, la surveillance, l’émergence de régimes illibéraux. Il en conclut que le risque de conflits, sournois, est
inhérent aux relations humaines vécues dans l’altérité et il serait vain de céder à “la ruse de la paix” : croire en une paix
perpétuelle, idéal mortifère d’une société naïve, “proche de sa propre dissolution, incapable de prendre en compte la
menace toujours latente qui exige mobilisation de soi et vigilance”.
Dans le troisième chapitre, Paul Valadier examine plus précisément le rôle des instances internationales, l’ONU,
la CPI (Cour pénale internationale), l’UNESCO, en relève tous les échecs, l’impuissance, sonde les raisons de cette perte
de confiance mais invite “à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain” ; il propose la redécouverte du droit naturel universel
dont le christianisme pourrait être un messager.
Le conditionnel du verbe précédent est de rigueur car le chapitre suivant "ambiguïtés des religions" scrute sans
détour le paradoxe des confessions qui "souhaitent généralement la paix mais se combattent entre elles". Temps fort de
ce livre, où Paul Valadier dénonce sans concession les religions coupables de violences dans le monde musulman, mais
aussi dans le christianisme, relevant les versets douloureux de la Bible ... Son approche historique ne masque en rien les
croisades, les expansions religieuses au gré des colonisations. Mais pour autant on ne peut affranchir de lourdes fautes
les régimes athées, nazis, marxiste-léninistes, tout comme les erreurs des tenants des Lumières, comme Jules Ferry, qui
prônait d’éclairer “les peuples primitifs” en les “colonisant”.
Avec le cinquième chapitre, c’est une autre question essentielle, complexe et dérangeante qui émerge : le
chrétien doit-il accepter la théorie de la juste guerre ou renoncer à toute défense devant l’humiliation, l’invasion de
l’ennemi, en un mot céder au pacifisme ? Après avoir mis en valeur l’attitude de Jésus refusant la riposte armée au Jardin
des Oliviers ainsi que l’évolution du discours de l’Eglise vers une interdiction totale de la guerre, Paul Valadier invite au
discernement selon les aléas de l’histoire. Si l’on pouvait comprendre l’adhésion au pétainisme en 1940, en était-il de
même trois ans plus tard ?
Le dernier chapitre s’en prend “au tard venu” selon la pensée de Nietzsche dont Paul Valadier est un excellent
connaisseur ; le “tard venu”, celui qui, se drapant dans sa superbe innocence, accuse les monothéismes et
particulièrement le christianisme d’être à la racine de toutes les violences. L’auteur n’ignore pas la pertinence de
l’accusation, mais récuse l’affirmation selon laquelle la religion chrétienne serait le lieu privilégié de la violence. Il défend le
patrimoine religieux capable de faire vivre une recherche authentique de paix.
La conclusion cherche le subtil équilibre : si "la vraie paix promise n'est pas de ce monde", il reste à promouvoir
l'entente entre chacun et entre tous par l’éducation et le respect du droit international.
L'ouvrage de ce jésuite érudit bénéficie d’une indéniable rigueur philosophique et théologique, s’appuie sur une
excellente connaissance de la géopolitique - en négligeant cependant l'impact de la fin de l'URSS avec la chute du mur
de Berlin en novembre 1989 -. Il promeut une exigence spirituelle face aux interrogations de notre époque. Ainsi il nous
ouvre la porte étroite d’une plus grande sérénité... Une lecture fondamentale.